« La biche qui traverse le pré tous les soirs, est-ce que c’est la mère des deux petits chevreuils qui la suivent ? » La question est arrivée un mois de juin, avec deux photos prises au téléobjectif depuis une fenêtre. Sur les images, trois chevreuils : une chevrette et ses deux faons. Aucune biche.
Ce qui tranche tient à l’arrière-train, et se lit sans estimer une distance. Le chevreuil porte une queue de 2 à 4 cm, invisible à quelques mètres, et une tache claire à sa place, le miroir, blanche l’hiver et jaunâtre l’été. La biche porte une queue fauve de 15 cm, posée sur une tache jaune pâle appelée cimier.
Un cervidé vu de dos qui semble n’avoir pas de queue est un chevreuil. C’est aussi le seul critère qui tienne à la lumière tombante, quand la silhouette ne se mesure plus contre rien.
| Chevreuil | Biche | |
|---|---|---|
| Queue | 2 à 4 cm, invisible à distance | 15 cm, fauve, bien visible |
| Arrière-train | miroir clair, blanc l’hiver | cimier jaune pâle, queue au milieu |
| Poids adulte | 17 à 25 kg pour la chevrette, 20 à 34 kg pour le brocard | 80 à 130 kg |
| Nom de la femelle | chevrette | biche, femelle du cerf élaphe |
| Bois | seul le brocard en porte, jusqu’à 30 cm, chute en octobre-novembre | aucun ; le cerf perd les siens en février |
| Cri | aboiement rauque, chez les deux sexes | brame du cerf, de début septembre à mi-octobre |
| Vie sociale | solitaire, brocard territorial l’été | harde matriarcale menée par une biche |
| Empreinte | 4 à 4,5 cm de long, 2,5 à 3 cm de large | 6 à 7 cm de long, 4 cm de large |
| Présence en France | tous les départements sauf la Corse | 51 % de la superficie des forêts françaises en 2021 |
La chevrette est la femelle du chevreuil, la biche celle du cerf
Une biche est une femelle de cerf élaphe (Cervus elaphus). Le chevreuil (Capreolus capreolus) forme une espèce entière, dont la femelle s’appelle chevrette et le mâle brocard. La question compare donc un sexe d’un côté et une espèce de l’autre. La comparaison qui a un sens est celle de la chevrette et de la biche : 17 à 25 kg contre 80 à 130 kg, d’après les fiches d’espèces de l’OFB mises à jour en avril 2022. Un rapport de quatre à cinq.
Une biche ne met donc jamais bas de chevreuil.
Le vocabulaire des âges fait le reste. Chez le chevreuil, le jeune s’appelle faon jusqu’à six mois, chevrillard jusqu’à un an, brocard ou chevrette ensuite. Le jeune du cerf élaphe s’appelle aussi faon. Le mot ne désigne aucune espèce, et un faon photographié seul ne renseigne sur rien tant que sa mère n’est pas dans le cadre.
La répartition tranche souvent avant tout examen. Tous les départements de métropole hébergent du chevreuil, la Corse exceptée. Le cerf élaphe couvrait en 2021 un peu plus de la moitié de la superficie forestière du pays, et manquait dans sept départements. Un cervidé vu au milieu d’une plaine cultivée, est un chevreuil dans la quasi-totalité des cas.
Cette carte reste un état de présence par commune, pas un dénombrement : elle dit où l’espèce a été trouvée, pas combien d’animaux s’y tiennent.
Les deux calendriers ne se croisent nulle part
Le brocard perd ses bois en octobre ou en novembre et les refait pendant l’hiver ; le cerf perd les siens en février. En novembre, un cervidé mâle coiffé est un cerf.
Le rut, lui, s’entend. Les accouplements de chevreuil se concentrent entre la mi-juillet et la mi-août, avec un aboiement rauque que poussent les deux sexes et qu’on attribue à un chien. Le brame du cerf court de début septembre à la mi-octobre.
Les naissances ne séparent rien : la chevrette met bas à 80 % entre le 15 mai et le 5 juin, la biche en mai ou juin. Cette synchronie tient, chez le chevreuil, à un mécanisme que ne partage aucun autre ongulé d’Europe : la diapause embryonnaire. L’œuf fécondé en plein été reste en attente dans l’utérus jusqu’à la fin décembre ; la gestation réelle ne dure que 130 jours, pour une gravidité totale de 300. Celle de la biche court 230 à 240 jours d’affilée.
De la mi-mai au début juin, la chevrette laisse son faon immobile dans un couvert dense et revient l’allaiter plusieurs fois par jour. La biche fait de même. Un jeune cervidé trouvé seul n’a pas été abandonné : il attend. La conduite qui lui sert : s’éloigner, chien en laisse.
Vue de dos, la queue suffit ; sur une empreinte, il faut la règle
Deux situations couvrent la quasi-totalité des observations qui remontent en photo. La première est l’animal aperçu de dos en lisière, à la tombée du jour, parce qu’un cervidé dérangé montre sa croupe et rien d’autre. La queue tranche là sans repère de distance et sans matériel : pendante et fauve, c’est une biche ; absente, avec une plage claire à la place, c’est un chevreuil. Le critère tombe dès que la bête est de face, couchée, ou dans une herbe haute.
La seconde est l’empreinte seule, sans avoir vu la bête. Celle du chevreuil mesure 4 à 4,5 cm de long pour 2,5 à 3 cm de large, deux onglons fins et serrés dont la pointe marque nettement. Celle d’une biche fait 6 à 7 cm pour 4 cm environ.
L’écart est franc, mais un sol détrempé fait écarter les onglons et gonfle la mesure : sur boue molle, une empreinte de chevreuil se lit comme celle d’une biche.
Reste la stature, ce critère que tout le monde cite en premier et que le reste de cette page écarte. Elle fait pourtant une chose qu’aucune autre ne fait : elle fonctionne de face, quand ni la queue, ni le miroir, ni les bois d’une femelle ne sont visibles.
Un chevreuil arrive à la hauteur d’un grand chien de berger, une biche à la hanche d’un adulte. Deux repères grossiers, à ne sortir que là.