La taille est le critère que tout le monde donne en premier, et c’est le plus mauvais. Une oie cendrée (Anser anser) mesure 75 à 90 cm pour 2,3 à 3,5 kg, un canard colvert (Anas platyrhynchos) 50 à 65 cm pour 0,85 à 1,5 kg, et l’envergure va de 147 à 182 cm contre 81 à 98. Ces fourchettes viennent de mesures prises sur des oiseaux en main. Elles ne servent à rien devant un plan d’eau : un oiseau posé seul, sans objet de dimension connue à côté de lui, n’a pas de taille estimable. C’est vrai à trente mètres comme à trois cents.
Deux observations tranchent sans jumelles et sans mesure. Le cou, dont la longueur rapportée au corps sépare les deux groupes. Et, dès qu’il y a deux oiseaux ensemble, le fait qu’ils se ressemblent ou non : chez les oies européennes, le mâle et la femelle portent le même plumage ; chez les canards de surface, presque jamais.
| Oie | Canard de surface | |
|---|---|---|
| Longueur | 75 à 90 cm chez l’oie cendrée | 50 à 65 cm chez le colvert |
| Envergure | 147 à 182 cm | 81 à 98 cm |
| Poids | 2,3 à 3,5 kg | 0,85 à 1,5 kg |
| Cou | tendu, sa hauteur égale l’épaisseur du corps | replié, la tête posée près du dos |
| Bec | conique, haut à la base, bord tranchant denté | aplati, arrondi au bout, lamelles fines sur les côtés |
| Mâle et femelle | même plumage toute l’année | plumages différents, sauf de juin à août |
| Ce qu’il mange | herbe, graines, tubercules, prélevés à terre | invertébrés, graines, végétaux filtrés en surface |
| Cri | cacardement claironnant, syllabes répétées | cancanement de la femelle, râle nasillard du mâle |
| En vol | formation en V ou en ligne oblique, cou tendu | groupe compact sans forme fixe |
Le cou d’une oie se mesure sur une photo, sans aucune échelle
Le rapport se lit à l’œil sur un oiseau posé sur l’eau, de profil. Chez une oie, la colonne du cou monte au-dessus de la ligne du dos sur une hauteur au moins égale à l’épaisseur du corps. Chez un canard de surface, le cou est replié dans les épaules et la tête repose presque sur le dos : le dégagement dépasse rarement le tiers de cette même épaisseur. Le critère tient encore sur un cliché flou, où la couleur ne se voit plus.
La taille redevient bonne dans un cas : deux espèces posées ensemble se servent d’étalon. C’est rare.
Par froid, ou quand l’oiseau dort, une oie rentre son cou et pose la tête sur le dos. La silhouette devient une masse ronde. Rien ne se conclut, et la mesure se reprend au premier dérangement.
Deux espèces occupent l’intervalle. Le canard pilet (Anas acuta) porte le cou le plus long des canards français, assez pour hésiter de loin, mais son corps ne dépasse pas 65 cm. Le tadorne de Belon (Tadorna tadorna) ne se règle pas si vite : 58 à 67 cm pour 110 à 133 cm d’envergure, haut sur pattes, des sexes presque semblables, une silhouette qui tient de l’oie autant que du canard. Son plumage blanc, vert et roux ne se confond avec rien. Celui-là se nomme par la couleur.
Deux oiseaux identiques sont des oies, deux oiseaux dépareillés des canards
Ce critère se lit à distance et sans optique. Toutes les oies d’Europe, cendrée, rieuse, des moissons, bernache du Canada, bernache cravant, ont des sexes de même plumage : deux adultes posés ensemble sont deux copies. Les canards de surface font l’inverse. Un colvert mâle en plumage nuptial porte la tête vert bouteille et le collier blanc, la femelle est entièrement brun feuille morte. Un couple de canards se repère comme dépareillé à trois cents mètres.
Restent deux réserves. Entre juin et août, le colvert mâle prend son plumage d’éclipse et devient brun comme une femelle : le critère cesse de fonctionner tout l’été. À cette saison, c’est le bec qui rattrape la détermination, jaune vif chez le mâle, terne et taché d’orange chez la femelle. La seconde réserve porte sur les formes domestiques, qui échappent à la règle. Un canard coureur indien blanc et une oie de Toulouse grise ne se départagent sur aucun caractère de couleur.
Le bec de l’oie coupe l’herbe, celui du canard filtre l’eau
Le bec d’une oie est conique, haut à la base, et son bord porte une rangée de pointes dures qui coupent comme une cisaille : l’oiseau saisit un brin d’herbe et le sectionne d’un coup de tête. Il broute, au sens propre. Chez un canard de surface, le bec est aplati, arrondi au bout, garni de lamelles fines qui laissent passer l’eau et retiennent graines et invertébrés. Il trie un liquide.
Deux régimes, deux endroits où on les cherche. Une troupe qui broute une prairie inondable à cinquante mètres de la rivière est faite d’oies. Ceux qui basculent le corps à la verticale, croupion en l’air, pour chercher le fond du bec, sont des canards de surface.
La conséquence dépasse la mare. L’oie vit d’herbe sur un parcours enherbé ; un canard, omnivore, ne tire rien du même pâturage. Les deux demandent donc deux conduites d’élevage. Leur duvet diffère aussi de calibre, ce qui sépare le prix des couettes et ce qu’on lit sur les étiquettes de doudounes.
On lit que la caroncule, protubérance charnue à la base du bec, appartiendrait au canard et jamais à l’oie. Les deux en portent. Le canard de Barbarie (Cairina moschata) a des caroncules rouges autour de l’œil ; l’oie de Guinée, domestique courante, porte un gros tubercule noir sur le front. Un bourrelet au-dessus du bec ne classe rien.
Le « coin-coin » est un cri de cane, pas de canard
Le cancanement en série descendante, celui que tout le monde imite, est produit par la femelle du colvert. Le mâle en est incapable : il émet un râle nasillard sourd, court, de faible portée, qui ne ressemble à rien de ce qu’on attend d’un canard. Dans un groupe qui cancane bruyamment sur un étang, ce sont les femelles qu’on entend, et la règle vaut chez la plupart des canards de surface.
L’oie cacarde. Le cri est une syllabe claironnante et rauque, répétée, tenue, sans rien de la sécheresse du cancanement, et il porte beaucoup plus loin. Un vol d’oies s’entend avant de se voir. C’est souvent comme ça qu’on le compte : au son, en levant la tête. Un vol de canards passe silencieux ou presque, sifflement d’ailes mis à part.
En l’air, la formation confirme sans effort. Les oies migrent en V ou en ligne oblique, cou tendu vers l’avant, battements lents et amples. Un groupe de colverts vole en paquet serré, sans forme stable, avec des battements rapides. Sur un oiseau lointain, le rythme des ailes tranche avant la silhouette.