Disparus

Le dodo : sa taille réelle, sa date de disparition et ce qu’il en reste

Le dodo pesait 10,2 kg et non 21, il a été vu vivant pour la dernière fois en 1662, et il n’existe aucun spécimen empaillé au monde. Ce que les os disent, et ce que les tableaux ont inventé.

Par Marion Delahaye Publié le 9 août 2026 6 min de lecture

Crâne de dodo posé sur un support de collection, bec crochu tourné de trois quarts.
Raphus cucullatusJoris Carolus, Public domain, via Wikimedia Commons

Un oiseau éteint depuis trois siècles et demi ne se compte pas, ne se pèse pas et ne s’observe pas. L’objection est juste, et elle s’arrête dès qu’on ouvre les tiroirs des collections : une tête avec ses tissus mous à Oxford, un squelette entier d’un seul individu à Port-Louis, des milliers d’os sortis d’un marais mauricien, une poignée de récits datés entre 1598 et 1688, et des scanners passés sur tout ça depuis vingt ans. Le dodo se documente mieux que bien des mammifères discrets de France métropolitaine.

10,2 kg en moyenne, 62,6 à 75 cm debout, un seul œuf par ponte, déposé à même le sol. Raphus cucullatus (Linnaeus, 1758), que les naturalistes français appellent dronte de Maurice, appartient aux Columbidae. C’est un pigeon.

Le dodo était un pigeon terrestre de l’île Maurice, et rien d’autre

Nom scientifiqueRaphus cucullatus (Linnaeus, 1758)
FamilleColumbidae, celle des pigeons et des tourterelles
Aire de répartitionl’île Maurice seule, 1 865 km²
Hauteur62,6 à 75 cm
Masse10,2 kg en moyenne, estimation de 2011
Ponteun œuf, au sol, vers le mois d’août
Premier récit européen1598, expédition de Jacob van Neck
Dernière observation acceptée1662

Aucun prédateur terrestre ne vivait sur l’île avant l’arrivée des navires. Une espèce que rien ne chasse cesse de fuir, puis cesse de voler : les ailes se réduisent, la masse augmente, la ponte descend au sol. C’est l’économie ordinaire des îles isolées, et le même mécanisme a produit le cormoran aptère des Galápagos et le kakapo néo-zélandais.

Le régime se lit dans le gésier et dans les récits : fruits, graines, sans doute des bulbes. Les os montrent une croissance très rapide des jeunes après une ponte d’août, puis une mue annuelle qui laissait l’oiseau en duvet rêche à la fin de l’été austral. Les marins l’ont donc décrit tantôt lisse, tantôt hirsute, et les deux descriptions sont exactes : elles n’ont pas été prises au même mois.

Les 21 kilos des manuels viennent de tableaux, pas d’une balance

Le dodo pansu, incapable de tenir sur ses pattes, vient de peintures du XVIIᵉ siècle, dont celles de Roelandt Savery. Elles ont été faites d’après des oiseaux vivants amenés en Europe, onze au moins étant arrivés à destination. Autrement dit, d’après des animaux de cage, nourris sans qu’ils aient à se déplacer.

L’estimationD’où elle vientSur quoi elle repose
21 kg mâles, 17 kg femellesLivezey, 1993os et représentations anciennes
10,6 à 17,5 kg à l’état sauvageKitchener, 1993comparaison avec des oiseaux captifs suralimentés
10,2 kg en moyenneAngst et coll., 2011dimensions du fémur, méthode appliquée aux oiseaux actuels
10,6 à 14,3 kgscanner tridimensionnel, 2016volume reconstruit du squelette

Aucun de ces chiffres n’est un poids mesuré : personne n’a jamais posé un dodo sur une balance. Ce sont des estimations, avec leur méthode et leur intervalle, et l’écart entre la première et la troisième tient au fait que la première partait de tableaux. Le chiffre qui continue de circuler dans les livres illustrés est celui de 1993, recopié depuis, jamais rouvert.

Le taxidermiste du Muséum national d’Histoire naturelle a suivi ces travaux pour les deux reconstitutions installées en Grande Galerie de l’Évolution en 2024 : l’animal y est nettement plus mince que celui des gravures.

Le dernier dodo a été vu en 1662, l’espèce s’est éteinte vers 1690

Le dernier témoignage crédible vient du naufragé néerlandais Volkert Evertsz, en 1662, sur un îlot au large de Maurice, où il capture des dodos à la main. Sur l’île principale, ils avaient déjà disparu du paysage des marins.

Une dernière observation n’est pas une date d’extinction. Les carnets de chasse du gouverneur Isaac Johannes Lamotius mentionnent des prises jusqu’en 1688, vingt-six ans après. Roberts et Solow ont appliqué en 2003 une méthode statistique à ces dates et placé l’extinction vers 1690 ; le réexamen des journaux néerlandais a donné 1693, dans un intervalle de 1688 à 1715. L’Union internationale pour la conservation de la nature le range en catégorie éteint, première entrée de sa liste rouge.

La chasse n’est pas la cause principale. La viande était jugée mauvaise, et les Néerlandais appelaient l’oiseau walghvogel, oiseau écœurant. Ce sont les rats des navires, les cochons lâchés pour se reproduire seuls, les macaques et les cerfs qui ont vidé les nids, un œuf à la fois, pendant que la forêt basse laissait place aux cultures. Une ponte annuelle d’un seul œuf ne rattrape rien.

Un chiffre recopié depuis 1977

L’arbre tambalacoque (Sideroxylon grandiflorum) ne germerait plus sans le dodo : treize sujets restants, tous âgés de trois cents ans. Stanley Temple l’a écrit en 1977, sans jamais tester de graines témoins. Des germinations sans gésier étaient publiées dès 1941. L’île en compte aujourd’hui des centaines.

Aucun dodo empaillé n’existe : une tête, un squelette, des os

Aucun dodo naturalisé n’a survécu. Les rares montages anciens n’ont pas passé le XVIIIᵉ siècle.

Ce qui subsiste tient en peu de choses. La tête conservée par le musée d’histoire naturelle de l’université d’Oxford, entrée dans le cabinet Tradescant et cataloguée dès 1656, porte les seuls tissus mous de dodo connus au monde. Un scanner passé dessus en 2018 y a trouvé des plombs de chasse à l’arrière du crâne : l’oiseau qu’on croyait mort de vieillesse dans une ménagerie londonienne a reçu un coup de fusil.

Le squelette de Port-Louis, ramassé vers 1900 par le naturaliste amateur Louis Étienne Thirioux au pied du Pouce, est complet à 98 % et reste le seul assemblé à partir d’un individu unique. Tous les autres sont composites : ils viennent du gisement de la Mare aux Songes, fouillé à partir de 1865 par George Clark, qui a fourni en os la quasi-totalité des musées européens.

Ces os ont un prix de marché. Un squelette composite est parti à 346 300 £ le 22 novembre 2016 dans une salle des ventes du Sussex, acheté par un particulier au téléphone. Aucun musée mauricien n’a pu s’aligner.

Le dodo blanc de La Réunion n’a jamais existé

EspèceÉteinte versCe qu’elle était
Dodo, Raphus cucullatusMaurice1690pigeon terrestre de 10 kg
Solitaire de Rodrigues, Pezophaps solitariaRodriguesannées 1760son plus proche parent, connu par les os
Ibis de La Réunion, Threskiornis solitariusLa Réunionvers 1710un ibis blanc pris pour un dodo
Pigeon de Nicobar, Caloenas nicobaricaAsie du Sud-Estvivantson plus proche parent actuel

Des récits du XVIIᵉ siècle décrivent à La Réunion un grand oiseau blanc volant mal. Le XIXᵉ siècle en a fait un dodo blanc, avec l’aide de quelques peintures. Aucun os apparenté au dodo n’a jamais été trouvé sur l’île. Les restes exhumés à partir de 1974, décrits en 1987, appartiennent à un ibis. Éteint aussi, mais pas cousin.

Le plus proche parent vivant se porte bien : le pigeon de Nicobar peuple encore les îlots d’Asie du Sud-Est. C’est sur lui que travaille Colossal Biosciences, qui a annoncé en septembre 2025 avoir cultivé des cellules germinales de pigeon et levé 120 millions de dollars. Ce qui en sortirait serait un pigeon de Nicobar modifié pour ressembler à un dodo. Le génome d’origine n’existe qu’en fragments, et l’animal obtenu devrait ensuite vivre quelque part : l’île Maurice a gardé ses rats, ses macaques et ses cochons, et il lui reste moins de 2 % de forêt indigène selon la Mauritian Wildlife Foundation. Le milieu qui a produit le dodo a disparu plus complètement que lui.