Mer

Le béluga

Le béluga atteint 5,5 m sans porter la moindre nageoire dorsale, déforme son melon en cinq figures cataloguées depuis 2024, et son répertoire vocal compte de 9 à 52 appels selon qui le classe. Les bélugas du Saint-Laurent sont passés de 889 à 1 850 sans une naissance de plus : ce que ce chiffre dit vraiment.

Par Marion Delahaye Publié le 10 août 2026 7 min de lecture

Un béluga adulte en surface dans une eau grise, la tête ronde et le dos dépourvu de nageoire dorsale.
Delphinapterus leucasdaryl_mitchell, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Plus de 195 000 bélugas ont été dénombrés dans le monde par l’UICN le 22 juin 2017, et le total dépasse sans doute 200 000 : le haut Arctique russe n’est couvert par aucune estimation. Quatre sous-populations passent chacune les 20 000 individus. Une cinquième en compte 331. Une sixième n’existe peut-être plus.

Delphinapterus leucas (Pallas, 1776) est une espèce nombreuse dont plusieurs populations vont mal. Les deux moitiés de cette phrase circulent séparément, chacune servant d’argument à qui l’emploie, et aucune des deux ne se déduit de l’autre.

Le béluga atteint 5,5 m et ne porte aucune nageoire dorsale

Un mâle adulte monte à 5,5 m pour 1 500 kg, deux tonnes dans les cas extrêmes. Une femelle plafonne vers 4,1 m et une tonne. Le nouveau-né mesure 1,50 m pour 80 kg et sort gris-brun : le blanc uniforme s’installe entre dix et vingt ans. Un béluga tout blanc a donc au moins dix ans.

Delphinapterus signifie dauphin sans nageoire, et une crête basse occupe la place de la dorsale. Deux explications tiennent, nager sous la banquise et limiter les pertes de chaleur, sans que rien ne tranche. Les vertèbres cervicales ne sont pas soudées, ce qui laisse l’animal tourner la tête.

Chaque été, dans les estuaires peu profonds, les bélugas se frottent sur le gravier du fond et perdent l’épiderme jauni par l’hiver. Cette mue ne s’observe chez aucun autre cétacé.

BélugaNarval
Nom scientifiqueDelphinapterus leucasMonodon monoceros
Adulteblanc unigris moucheté sur fond clair
Dents8 à 10 paires, coniquesune défense chez le mâle, rien en bouche
Dorsaleabsente, crête basseabsente, crête basse
Estuairesy entre chaque étén’y entre pas

Ces deux-là forment à elles seules la famille des Monodontidés, et elles se croisent. Un crâne repéré en 1990 au Groenland, à la baie de Disko, a livré son ADN en 2019 : un mâle né d’une mère narval et d’un père béluga, 54 % de l’un et 46 % de l’autre.

Le melon du béluga prend cinq formes, cataloguées en 2024

Le melon est un dépôt de graisse frontal. Chez tous les odontocètes, il sert de lentille acoustique et focalise les clics d’écholocation. Chez le béluga, il se déforme à vue, et personne n’en avait dressé la liste avant 2024.

Justin Richard, I. Pellegrini et R. Levine l’ont publiée dans Animal Cognition le 2 mars 2024. Quatre bélugas du Mystic Aquarium, dans le Connecticut, filmés entre 2014 et 2015. Cinq formes en ressortent, nommées aplatie, levée, pressée, poussée et secouée. Elles surviennent 34 fois plus souvent pendant une interaction sociale qu’en dehors, à raison de près de deux par minute, et 93 % d’entre elles se produisent dans le champ de vision d’un congénère. La validation externe porte sur 51 individus de Marineland, à Niagara Falls.

Les formes pressée et secouée accompagnent les comportements de cour. Les trois autres ne sont pas interprétées.

Ce protocole vaut pour des animaux en bassin, filmés en continu et de près. Il ne se transpose pas en mer.

Le nombre de sons du béluga dépend de qui les classe

Le surnom de canari des mers vient du volume des émissions. Le chiffre qu’on met derrière tient moins bien : selon la classification retenue, le répertoire compte de 9 à 52 types d’appels. L’écart ne mesure pas l’animal, mais la finesse du découpage choisi par l’équipe qui a écouté.

Trois catégories font consensus, les sifflements, les cris pulsés et les clics d’écholocation. Les clics montent de 100 à 120 kHz chez des animaux libres, contre 40 à 60 kHz mesurés en bassin. Une mesure prise en bassin ne remplace pas une mesure prise en mer.

Le trafic maritime les masque. Pêches et Océans Canada range le bruit parmi les menaces principales sur la population du Saint-Laurent, au même rang que la contamination chimique.

Les bélugas du Saint-Laurent sont passés de 889 à 1 850 sans une naissance de plus

889 est le dénombrement de 2013, et c’est sur lui que le COSEPAC a désigné la population de l’estuaire du Saint-Laurent en voie de disparition en 2014. Le chiffre court toujours.

Les relevés aériens de 2022 donnent 1 530 à 2 180 individus, moyenne 1 850. La méthode a été revue par les pairs en février 2023. Le calcul repose sur 11 relevés photographiques entre 1990 et 2019 et 52 relevés visuels entre 2001 et 2022.

L’écart ne vient pas des bélugas. Véronique Lesage, du ministère, en donne la raison : des instruments de haute résolution posés sur les animaux ont mesuré le temps réellement passé en surface et en plongée, ce qui corrige le facteur de disponibilité. À chaque béluga vu d’avion correspondent moins de bélugas invisibles qu’on ne le supposait.

Robert Michaud, directeur scientifique du GREMM, refuse d’y lire une reprise : la série est stable depuis 1988, et le déclin ne s’affirme pas davantage que la hausse. L’effectif du début du XXᵉ siècle se situait entre 7 800 et 10 100 individus, et l’objectif fédéral de rétablissement vise 7 070, soit 70 % de ce niveau.

Population par population, un effectif de béluga ne dit pas la même chose

Ces chiffres ne s’additionnent pas et ne se comparent pas entre eux : ni les mêmes protocoles, ni les mêmes années, ni les mêmes catégories de menace.

PopulationDernier effectif publiéStatut
Mondialplus de 195 000, en 2017préoccupation mineure, UICN
Est de la baie d’Hudson3 819, dont 2 600 maturesmenacée, COSEPAC 2020 ; moitié perdue depuis 1974
Estuaire du Saint-Laurent1 530 à 2 180, en 2022en voie de disparition, COSEPAC 2014
Cook Inlet, Alaska331 au dernier relevéen danger ; 1 300 en 1979, 279 en 2018
Baie d’Ungavaaucun effectif publiableen voie de disparition, COSEPAC 2020
Ce qu’on demande à un effectif

Combien, comment, quand, par qui. Un effectif compté sort d’une sortie datée, avec une méthode écrite qu’un tiers pourrait refaire. L’estimé est un calcul sur échantillon, et il vient avec un intervalle qu’on doit donner. Reste le recopié, qui a souvent vingt ans et dont personne ne retrouve l’origine. Les trois se ressemblent une fois posés sur une page.

Un béluga a remonté la Seine en août 2022 et n’en est pas ressorti vivant

Signalé le 2 août 2022 dans la Seine, l’animal s’est arrêté à l’écluse de Notre-Dame-de-la-Garenne, à Saint-Pierre-la-Garenne dans l’Eure. Environ 800 kg pour quatre mètres, très maigre, il refusait toute nourriture.

L’extraction a eu lieu au petit matin du 10 août, après six heures de manœuvre : hissé au filet, posé sur une barge, pris en charge par une douzaine de vétérinaires. Il a été euthanasié pendant le convoi vers l’écluse maritime de Ouistreham, sa respiration s’étant dégradée en route.

Le précédent s’est terminé autrement. Repéré à Rotterdam le 15 mai 1966, un béluga remonte le Rhin jusqu’à Bonn, où son passage interrompt une conférence de presse. La presse le baptise Moby Dick. Quatre semaines plus tard il redescend et regagne la mer du Nord en quarante-huit heures, sans que personne l’ait touché.

Un individu égaré à des milliers de kilomètres de son aire ne renseigne sur rien d’autre que lui-même. Deux bêtes en soixante ans ne font pas une série.

Dix-neuf des trente bélugas de Marineland Canada sont partis à l’été 2026

Marineland, à Niagara Falls en Ontario, a détenu la plus forte concentration de bélugas captifs au monde, trente individus. Le parc est fermé au public depuis 2024 et déclare ne plus pouvoir les entretenir. Vingt cétacés y sont morts depuis 2019, dix-neuf bélugas et une orque, selon le décompte de La Presse Canadienne, établi sur documents internes.

Un projet de transfert vers la Chine a été bloqué par le ministre fédéral des Pêches. Les départs se sont faits vers les États-Unis : six animaux le 20 juillet 2026 vers le Shedd Aquarium de Chicago et SeaWorld San Antonio, sept femelles le 3 août vers San Antonio, six autres le 12 août vers Chicago et l’aquarium de Géorgie.

Après le grand dauphin, le béluga est le cétacé le plus détenu au monde. Les bassins français, eux, ont porté des grands dauphins et deux orques, et la loi de 2021 a refermé le sujet. Il reste 11 bélugas à Niagara Falls.

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