La question est tombée à la fin d’une assemblée générale d’association naturaliste, posée par un adhérent qui sortait d’un documentaire : « Le pangolin, il en reste combien ? »
Aucune des huit espèces n’a d’estimation d’effectif publiée. Ni en Afrique, ni en Asie, pas même pour celle que les naturalistes rencontrent le plus souvent. Ce qui se compte à sa place, ce sont les écailles interceptées : 370 tonnes entre 2015 et 2024, dans au moins 889 saisies enregistrées. Traduire ce poids en animaux donne une fourchette qui va de cent mille à un million. Un facteur dix, et il tient à la méthode.
Huit espèces de pangolin, dont trois en danger critique
Le pangolin forme à lui seul un ordre de mammifères, les Pholidota, trois genres et huit espèces reconnues. Quatre vivent en Asie, quatre en Afrique. Deux propositions récentes d’espèces supplémentaires, issues de l’analyse génétique d’écailles saisies, ne sont pas encore tranchées.
| Nom français | Nom scientifique | Où | Liste rouge UICN |
|---|---|---|---|
| Pangolin de Chine | Manis pentadactyla | Asie de l’Est et du Sud-Est | En danger critique |
| Pangolin javanais | Manis javanica | Asie du Sud-Est | En danger critique |
| Pangolin des Philippines | Manis culionensis | Palawan | En danger critique |
| Pangolin indien | Manis crassicaudata | Asie du Sud | En danger |
| Pangolin géant | Smutsia gigantea | Afrique équatoriale | En danger |
| Pangolin à ventre blanc | Phataginus tricuspis | Afrique de l’Ouest et centrale | En danger |
| Pangolin à ventre noir | Phataginus tetradactyla | Afrique de l’Ouest et centrale | Vulnérable |
| Pangolin de Temminck | Smutsia temminckii | Afrique australe et de l’Est | Vulnérable |
Ces huit évaluations datent de décembre 2019 et n’ont pas bougé depuis. Aucune ne repose sur un dénombrement d’individus : les catégories de la liste rouge se calculent sur une réduction inférée de l’aire d’occupation et des effectifs, mesurée sur trois générations. Pour le pangolin géant, trois générations font quarante-cinq ans.
Les écailles sont de la kératine et pèsent le cinquième de l’animal
Une écaille de pangolin est faite de la même matière qu’un ongle humain ou qu’une griffe. Elle pousse depuis la peau et s’use par le bas. Elle ne contient aucune substance active connue. Toutes ensemble, elles pèsent environ le cinquième de l’animal, ce qui explique qu’une carcasse dépouillée rende si peu au kilo.
Les huit espèces vont de trente centimètres à un mètre cinquante queue comprise, et de deux kilos pour le pangolin à ventre noir à trente-trois pour le géant. Aucune n’a de dents. La langue atteint quarante centimètres chez les grandes espèces, pour un demi-centimètre de diamètre. Elle ne s’attache pas à l’os hyoïde comme chez les autres mammifères, mais dans le thorax, entre le sternum et la trachée. Un adulte avale 140 à 200 g de fourmis et de termites par jour.
Trois autres animaux mangent les mêmes insectes avec les mêmes outils, et aucun n’est apparenté au pangolin : le tamanoir est un Pilosa, le tatou un Cingulata, l’oryctérope un Tubulidentata. Son plus proche parent vivant est le groupe des carnivores. Le chien, le chat, la fouine.
370 tonnes d’écailles saisies représentent 100 000 à un million de pangolins
La Wildlife Justice Commission a rassemblé 2 201 saisies d’écailles et d’ivoire déclarées dans le monde entre 2015 et 2024. Pour les seules écailles, le rapport publié en avril 2025 totalise plus de 370 tonnes. Il refuse d’en tirer un nombre d’animaux précis.
Le poids d’écailles par animal change d’un facteur dix selon l’espèce : environ 370 g à sec chez le pangolin à ventre noir, dix fois plus chez le géant. Un sac saisi mélange les espèces, sa provenance est rarement établie, et les facteurs de conversion publiés depuis 2012 vont de 360 g à 3,6 kg par animal selon les auteurs. La fourchette large est honnête. Un chiffre rond serait recopié pendant douze ans.
Le volume saisi a chuté de 84 % en 2020 et n’est pas remonté
2019 reste l’année haute. Deux cargaisons record ont été interceptées à Singapour à cinq jours d’intervalle, 12,9 tonnes le 3 avril et 12,7 tonnes le 8 avril, expédiées du Nigeria. L’année suivante, le volume d’écailles saisi dans le monde perdait 84 % par rapport à 2019, et il est resté bas les cinq années suivantes. Plus aucune saisie d’ampleur n’a été signalée dans un port depuis janvier 2022, ni dans un aéroport depuis octobre 2019.
Une saisie mesure d’abord l’activité des douanes. Trois lectures restent ouvertes : moins de marchandise en circulation, meilleure dissimulation, ou moins de contrôle. Deux éléments font pencher vers la première. Les prix se sont effondrés des deux côtés de la chaîne, ce qu’une pénurie ne produit pas. Et les stocks retrouvés au Nigeria en août 2024, 7,2 tonnes puis 2,3 tonnes dans des entrepôts, montrent de la marchandise consolidée qui n’est jamais partie.
Les séquences de coronavirus proches du SARS-CoV-2 trouvées chez des pangolins malais proviennent toutes d'un même lot d'animaux saisis en contrebande, dans lequel une contamination pendant le transport ne peut pas être écartée. L'hypothèse d'un hôte intermédiaire n'est pas établie, et les analyses publiées depuis n'ont pas montré que le virus soit sorti de cette espèce.
Au Nigeria, 98 % des pangolins tués le sont d’abord pour leur viande
21 000 pangolins sont tués chaque année sur le seul massif forestier de Cross River, au sud-est du Nigeria. Le chiffre vient d’une enquête menée entre 2020 et 2023 auprès de plus de 800 chasseurs et commerçants de trente-trois localités, publiée dans Nature Ecology and Evolution le 13 juin 2025.
98 % des animaux sont capturés d’abord pour leur viande, et 97 % au hasard d’une sortie de chasse ordinaire, sans que le pangolin ait été recherché. 71 % sont mangés par le chasseur et sa famille, 27 % vendus sur place comme nourriture. Environ 70 % des écailles finissent jetées.
Fauna & Flora a interrogé 2 223 ménages de Guinée et du Liberia et publié ses résultats en 2025. Même conclusion sur le massif transfrontalier de Ziama, Wologizi et Wonegizi : la chasse y répond à une demande locale en viande, et le commerce d’écailles y laisse peu de traces.
Une politique construite contre le seul trafic d’écailles n’atteint donc pas la mortalité que ces deux enquêtes mesurent.
Le prix des écailles a baissé de moitié depuis 2019
Le chiffre de 3 000 dollars le kilo circule depuis une dizaine d’années sans que personne ne remonte à sa source. Les relevés de prix de gros disent l’inverse : côté asiatique, la valeur des écailles a touché son minimum en 2022, à peu près la moitié du sommet de 2019, et s’y tient depuis. Côté africain, elle est basse et stable depuis 2021. Au Cameroun, l’ONG WildAid relève une baisse de 45 à 75 % entre 2020 et 2025.
Un prix qui baisse ne signale pas une pression qui baisse. Il peut aussi dire qu’un stock invendu pèse sur le marché.
Le commerce international est interdit depuis le 2 janvier 2017
À la dix-septième conférence des parties à la CITES, tenue à Johannesburg en septembre et octobre 2016, les huit espèces ont été transférées de l’annexe II à l’annexe I. La mesure est entrée en vigueur le 2 janvier 2017 et interdit tout commerce international à but lucratif de l’animal et de ses parties. Dans l’Union européenne, elles sont depuis à l’annexe A du règlement 338/97. Le régime le plus strict.
La chasse et la consommation à l’intérieur d’un même pays restent hors de son champ. Elles relèvent du droit national, et c’est là que se joue la mortalité mesurée en Afrique de l’Ouest. La France, elle, est un pays de transit. Les douanes ont saisi 52 kg d’écailles à Roissy en avril 2012, puis trois lots de 30, 18,5 et 51 kg le mois d’avril suivant, tous en provenance du Cameroun.